
Envie de connaître les sensations que l’on éprouve à la barre d’un gros paquebot ? Pendant que nous suivons le capitaine Albert Schoonderbeek durant une croisière de 14 jours dans les Caraïbes, à bord du Veendam de la Holland America Line, il pense généralement à autre chose qu’aux plages, au shopping ou à la détente. Un œil sur les horaires, l’autre sur le bateau et les prévisions météo… Voici des extraits du blog du capitaine : www.avidcruiser.com/albert
25 novembre, Tampa
Nous partons pour une croisière de 14 jours. Il y a un tas de choses à embarquer. Par trois accès, plusieurs batteries de dockers rangent les bagages, les provisions, les pièces de rechange.
Le départ était prévu pour 17 heures, mais à 16h55, nous avons largué les amarres et traversons Tampa Bay aussi rapidement que la sécurité le permet. Vingt heures quinze : le pilote nous quitte, et je peux commencer à pousser les machines. Il reste à attendre ce que la nuit nous réserve en termes de vitesse : l’arbre de notre hélice tribord n’est pas encore réparé. Il a commencé à nous jouer des tours lors de notre dernière croisière.
26 novembre, en mer
Notre progression n’est pas aussi bonne que je l’espérais. Nous faisons mieux qu’au précédent voyage, mais nous n’arrivons pas au rendement maximum des deux hélices. Je dois remplacer San Juan par St Thomas. Fort vent debout pendant la journée, mais sur les ponts arrière, il fait très agréable. La plupart des passagers prennent le soleil.

27 novembre, en mer
Deuxième jour de mer. Une fois encore, le temps est au beau fixe. Les nouvelles de la salle des machines sont positives. Le rendement des hélices s’améliore, donc la vitesse aussi. Mais il faudra plusieurs jours avant de constater la différence.
Nous avons embarqué des gens que l’on ne connaît guère : l’équipe chargée d’entretenir l’ameublement. Souvent, les passagers ne se rendent pas compte de l’importance de ces artisans. Pourtant, leur rôle est essentiel dans le bon état de l’aménagement intérieur.
En dehors de la cale sèche (tous les deux ans environ), le gros de l’entretien d’un paquebot se fait pendant les mouvements. Suivant un programme régulier, on renouvelle petit à petit les rideaux, les tapis, les chaises, les canapés.

28 novembre, en mer
Dans l’après-midi, un champ de vagues de l’Atlantique Nord vient à notre rencontre. Les vagues atteignent 2,5 à 3 mètres, avec des pointes à 3,5 mètres. Le navire tangue et perd de la vitesse. L’arbre tribord n’apprécie pas non plus. A certains moments, nous devons réduire les machines. Allons-nous prendre du retard ? Combien ? Tout dépendra de l’importance de ce champ de vagues.
D’après la météo, le champ de vagues n’est pas censé atteindre la côte de Porto Rico. Nous nous en approchons ; j’espère pouvoir en profiter. Nous verrons.
29 novembre, St-Thomas
Eh bien, le champ de vagues est arrivé à Porto Rico. Nous avons dû le traverser dans toute sa longueur. Mère Nature nous a oubliés ; les vagues se sont succédé jusqu’aux environs de 6 heures du matin. C’est avec 3 heures de retard que nous avons accosté à Crown Bay, St-Thomas.
Bonne nouvelle pour tout le monde : trois coursiers nous attendaient sur le quai avec les dernières pièces de moteur dont nous avions besoin.
L’après-midi, tandis que je travaillais à mon bureau, événement inattendu : le bateau est soudain secoué. Au départ, le pilote m’avait signalé un séisme de magnitude 7,3 au large de la Martinique. L’onde de choc s’est propagée dans tout l’est des Caraïbes, et c’est elle qui m’a surpris dans mon bureau. Le navire n’a pas souffert ; les Iles Vierges non plus.
30 novembre, Roseau, Dominique
Le vent n’est tombé qu’au début de la matinée. L’arbre tribord a nécessité un ralentissement ; nous sommes arrivés à la Dominique avec une bonne heure de retard. Je crois que je n’ai jamais accosté aussi vite. Le pilote, pourtant noir de jais, a pâli quand j’ai aligné le bateau sur le quai.
Dans l’après-midi, bonne nouvelle : l’ingénieur en chef nous dit que nous pouvons augmenter fortement la puissance à bâbord.
Pour quitter la Dominique, nous nous éloignons latéralement du quai comme à l’accoutumée. Cinq minutes plus tard, nous faisons route vers la Barbade. Un voyage de nuit agréable et tranquille. Tout va bien dans la salle des machines. Pas de souci, donc.
Je me plains du temps depuis quelques jours. A présent, le vent tombe soudainement.

1er décembre, la Barbade
A Bridgetown (la Barbade), le samedi est un jour très animé. Nous y avons rejoint l’Emerald Princess, le Star Clipper, le Veendam, le Seabourn Pride, un pétrolier, deux navires d’appui de la Royal British Navy et un destroyer français.
Juste après 7 heures du matin, nous étions amarrés au quai du sucre pour une longue journée au port : j’avais en effet différé le départ de deux heures.
Nous étions très près du terminal passagers, mais le problème du quai du sucre, c’est que le bateau ne peut accoster que par tribord. Si nous arrivions dans l’autre sens, une des tours du convoyeur de sucre toucherait notre restaurant Lido. Le second est très ennuyé : il tient absolument à aborder par bâbord chaque fois que c’est possible pour procéder à l’entretien de la coque de ce côté. Mais dans la majorité des ports, nous devons accoster par tribord à cause de la configuration des lieux. C’est le cas à la Barbade. Si les deux solutions sont possibles, quelqu’un d’autre décide pour moi. Qui a dit que j’étais seul maître à bord ? Je fais ce qu’on me dit de faire.

Très beau départ : pas de vent, les mâts du Star Clipper sont éclairés, le terminal cargo abondamment illuminé, et le ciel regorge d’étoiles.
2 décembre, St-Georges, Grenade
Panique ce matin parmi les autorités locales. Pendant la nuit, une des grosses bouées du chenal a disparu. Personne ne sait où elle est passée. Ces bouées sont pourtant visibles : environ 1,8 mètre de haut, 1 mètre de diamètre, quelques 500 kilos, avec une grosse chaîne qui les relie à un bloc de béton au fond de la mer. Ce n’est donc pas un petit bateau qui l’a effleurée en passant.
Les recherches n’ont encore rien donné ; elles vont se poursuivre.
Je viens à Grenade de temps en temps depuis 1986. On peut constater l’impact positif des croisières sur l’économie locale. De plus en plus de maisons sont rénovées, et les nouvelles constructions se multiplient.
Après avoir contourné la jetée, nous mettons le cap au sud-ouest, vers la côte est de l’Isla de Margarita. Nous y serons demain.
3 décembre, Isla de Margarita
Nous savions que nous allions jeter l’ancre aujourd’hui : le Holiday Dream (Pullmantur) occupait le quai pour le transbordement de ses passagers.
Nous avons passé la journée au mouillage, et nos clients ont pris une navette pour aller à terre. Comme il n’y avait aucun vent, le bateau restait tranquillement au-dessus de l’ancre, flottant paresseusement au gré des marées.
Nous avons ‘dérapé’ l’ancre à 16h30 et quitté El Guamache à 17 heures, tous les passagers à bord et les chaloupes remontées. Demain, nous serons à Bonaire. D’ici là, en avant toutes pour arriver à temps.
4 décembre, Kralendijk, Bonaire
Kralendijk est loin d’El Guamache. Dès que nous avons quitté le mouillage, il a fallu pousser les moteurs. Je croisais les doigts en espérant que notre vitesse retrouvée se maintiendrait. Une heure plus tard, nous filions à 19 nœuds. Parfait. Arrivée à l’heure prévue à la station pilote.
Souvent, les passagers sont surpris en arrivant à Bonaire. Parce que c’est une petite île, dès qu’ils l’aperçoivent, ils croient qu’ils y sont. Malheureusement, il n’en est rien. Bonaire a la forme d’une banane ; Kralendijk occupe l’emplacement de l’autocollant. Si vous arrivez du sud comme nous, il vous reste 40 minutes de navigation vers le nord avant de ralentir et d’embarquer le pilote.
L’escale fut relativement longue : j’avais prolongé la visite de 2 heures pour récupérer une partie du temps perdu au début de la croisière.
Nous avons quitté Bonaire juste avant 20 heures, pour nous diriger à la vitesse modérée de 15 nœuds vers le port suivant : Oranjestad, à Aruba.
5 décembre, Oranjestad, Aruba
Le temps calme – peu ou pas de vent – persiste. En arrivant ce matin à Aruba, où le vent est normalement fort, nous n’avons trouvé qu’une très légère brise. Tant mieux : le vent ne facilite pas l’accostage.
C’est une des raisons pour lesquelles j’arrive toujours très tôt. Le vent est moins fort avant le lever du soleil.
Le séjour à Aruba est court, car il reste une bonne distance jusqu’à Grand Cayman. Il faut une vitesse moyenne de 19 nœuds pour gagner cette destination à temps. Tout le monde étant remonté à bord juste après 14h30, nous avons donc filé vers la sortie du port, pris congé du pilote en mettant le cap sur le nord ouest, et mis la vapeur. Trente minutes plus tard, nous volions.
Demain, une journée de mer nous attend. Les prévisions météo sont très bonnes.
6 décembre, en mer
Journée de réunions. Le navire croise allègrement vers Grand Cayman, à la vitesse qu’il faut pour arriver à temps. Cela nous laisse le temps d’expédier quelques opérations ‘de fin de mois’. Nous avons par exemple plusieurs réunions mensuelles de comité, où se rencontrent les représentants des différents départements du bord.
Il y a aussi des réunions hebdomadaires et – comme dans toutes les grandes organisations – une foule de réunions départementales quotidiennes. Si je recevais un dollar chaque fois qu’une réunion est organisée quelque part sur le bateau, je conduirais une plus grosse voiture.
Demain, nous serons à Grand Cayman. La météo nous promet une très belle journée, sans front froid en vue. Durant la dernière croisière, c’est un front froid soudain qui m’avait forcé à annuler l’escale de Grand Cayman, mais les choses se présentent mieux cette fois.
7 décembre, Georgetown, Grand Cayman
Magnifique journée, d’autant que nous étions le seul navire dans le port : pas de files dans les boutiques, pas de touristes encombrant la rue principale. Nous avions la ville pour nous seuls ! Que demander de mieux ? Le soleil a brillé toute la journée, avec une petite brise rafraîchissante.
Une petite brise extrêmement importante pour moi : elle est indispensable pour conserver au bateau sa position. Georgetown est un endroit bizarre : s’il y a trop de vent ou s’il vient d’une mauvaise direction, il faut annuler l’escale. Et si le vent est trop faible, vous ne pouvez pas ancrer le navire, qui dérive sur les récifs.
Nous avons quitté Grand Cayman à temps, mettant le cap sur la pointe ouest de Cuba. Notre destination finale est Tampa. Cette dernière portion du voyage devrait bien se passer : la météo reste favorable.
8 décembre, en mer, retour au port
Demain, nous serons à Tampa, et j’entamerai un congé de quatre mois. Normalement, mon collègue et moi alternons trois mois de mer et trois mois à terre, mais à cause de la conférence annuelle des capitaines, nous avons cette fois appliqué un rôle de quatre mois, puis de deux. Résultat : je serai à bord pour Noël 2008, après avoir passé les fêtes des deux années précédentes chez moi.